Je me trompais. Et deux philosophes me l'ont fait comprendre.
Stuart et Hubert Dreyfus, deux frères, ont passé leur vie à étudier comment on devient expert. Leur modèle décrit cinq étapesÉtape de validationUne étape du parcours d'une publication (brouillon → revue → validé), avec des règles qui conditionnent le passage., du débutant à l'expert, et il démonte au passage le mythe du self-made. Le débutant suit des règles : tourne ici, attends ce signal, applique la méthode dans cet ordre. C'est rassurant, et c'est rigide. L'expert, à l'autre bout, ne pense plus en règles du tout. Il a vécu tellement de situations qu'il sent la réponse avant même de pouvoir l'expliquer. Demandez-lui pourquoi il a fait ce choix, il vous dira souvent « je ne sais pas, c'était évident ». Entre le débutant et lui, il n'y a pas de raccourci par la seule intelligence, ni par le seul talent. Il y a des situations accumulées. Des milliers.
On se raconte que l'expertise se mérite seul, par essais et erreurs, en revivant tout soi-même. Dreyfus montre l'inverse. Ce qui fait l'expert, ce n'est pas la souffrance d'avoir tout traversé seul, c'est la quantité de cas qu'il a internalisés. Et un cas, ça s'emprunte. Tout l'intérêt d'un mentor, d'un maître, d'un compagnonnage, d'une tradition, c'est exactement ça : te faire profiter de situations que tu n'as pas besoin de revivre une à une pour en tirer la leçon. Prendre le chemin que d'autres ont défriché, ce n'est pas tricher. C'est le plus vieux mécanisme de transmission de l'expertise qui existe. On l'a juste oublié, à force de célébrer ceux qui « se sont faits tout seuls », alors que personne, jamais, ne s'est fait tout seul.
Le plus dur, pour moi, a été d'accepter que tout ce temps passé à vouloir tout comprendre par moi-même ne m'avait pas rendu meilleur. Juste plus lent. Pendant que d'autres, moins fiers, prenaient le chemin balisé, posaient les questions que je refusais de poser, et montaient l'échelle deux fois plus vite. Ce n'est pas qu'ils étaient plus doués. Ils étaient moins encombrés par l'idée qu'il fallait mériter chaque marche dans la douleur.
Profiter du chemin des autres, ce n'est pas sauter des marches. C'est les monter plus vite, parce que quelqu'un a marqué le passage.
Tu fais quand même le chemin. Tu le fais simplement avec une carte. L'ego dit : fais-le seul, sans carte, pour avoir le droit d'être fier. Dreyfus répond : l'expert est celui qui a absorbé le plus de situations, peu importe d'où elles venaient.
Alors la vraie question n'est pas combien de chemin j'ai fait seul.
C'est combien de fois j'ai refusé celui qu'on m'offrait.

